TOUTE L'ACTUALITE DU TORO,

 PAR JEAN-LOUIS CASTANET

 

DE L’INDULTO

     16 Mai : Las cosas como son… Chaque chose à sa place. Commençons par rappeler que de tous les animaux dont la viande est consommée à table, le toro bravo est le seul qui puisse sauver sa peau. A-t-on jamais ouï dire qu’un poulet fermier ou qu’un canard gras avaient été graciés ? Qui vous dira que, par sa bravoure au combat, une carpe ou un muge avaient été remis à l’eau ?
     Cette grâce, que l’on nomme indulto en castillan, est bien l’apanage du toro de lidia, pour deux raisons fondamentales. D’une part, dans ce milieu qui n’oublie pas le sens de l’honneur, malgré ses très diverses turpitudes, on tient à rendre hommage aux qualités d’un animal exceptionnel. Ceci peut s’exprimer par un tour d’honneur posthume, ou encore, bien plus rarement, par l’indulto.
     D’autre part, on suppose qu’un bicho hors du commun doit enfanter à son image, les chiens ne faisant pas de chats et, en théorie, les braves n’engendrant pas de mansos. Voire ! L’histoire a maintes fois prouvé le contraire.

     Le mois d’avril passé a ramené le sujet sur le tapis. Nous eussions aimé vous en parler en temps réel, mais les choses ayant été ce qu’elles furent… Bref, ne remuons pas la puntilla dans la plaie.
     Par une de ces absurdités dont l’Espagne –tant aimée Espagne !-est friande, ce même 5 avril 2003 ont été graciés deux toros dans un de ces lieux inconnus excepté de Dieu, ou, pour reprendre l’expression castillane populaire, là où le Bon Dieu a perdu une espadrille (donde Dios perdió la alpargata). Ne cherchez pas sur la carte, sauf à posséder un œil de lynx : nous sommes à Torralba de Calatrava, dans ces belles terres chevaleresques du sud de Ciudad Real, non loin de la superbe Almagro ; nous sommes encore à Santaolalla del Cala, pueblo connu de tous ceux qui empruntent la nationale Mérida-Sevilla, petite enclave appartenant à la province de Huelva aux confins d’Andalousie et d’Extremadura, terre à cochons et à toros (Gerardo Ortega y a basé sa ganadería), mais -dixit fort justement Patrick Beuglot- arène de troisième catégorie, parce qu’il n’y a pas plus bas (à moins d’être portative).
     Dans ce dernier bled, c’est un Carmen et Araceli Pérez, ni brave ni encasté ni rien, qui a eu les honneurs de la vie sauve ; dans le premier de ces trous, c’est un sobrero de la corrida de Yerbabuena qui a sauvé sa peau. Horreur et stupéfaction ! Deux bestiaux anonymes, pas plus intéressants que vous et moi, pas plus remarquables, et même plutôt moins, que des dizaines de bichos à peine applaudis ailleurs, ont dès lors connu les suprêmes honneurs, rejoignant ainsi (les bras m’en tombent et les dents m’en claquent) des toros de légende tels que l’inoubliable Belador de Victorino Martín, indulté lors de la corrida-concours de la presse 1982 à Madrid, ou l’extraordinaire Ruidón, un Saltillo de Moreno de Silva, merveilleusement piqué par Rubio de Quismondo le 30 mai 1985 à Cáceres, et porté au panthéon de la bravoure par son non-matador Ruiz Miguel.

     Inutile de polémiquer ou de refaire le monde. Comme aime à le répéter le Bayonnais moyen : ne perds pas ton temps à expliquer aux cons, ça ne les rend pas plus intelligents ! Bornons-nous à un simple rappel du règlement, et donc de l’article 83 du chapitre IV concernant le dernier tiers du combat.
     Il y est tout d’abord stipulé que l’indulto ne peut être accordé qu’en plazas de première ou deuxième catégorie, ce qui n’est le cas ni de Torralba del Guadalmelón, ni de Santaolalla de la Puñeta. Par contre, Cáceres en fait partie en tant que capitale de province.
     On précise ensuite que les seules justifications à un événement aussi exceptionnel doivent être un trapío (présentation générale) et un comportement excellents dans toutes les phases du combat, afin de pouvoir revenir au campo comme futur papa.
     On y ajoute que le public doit réclamer majoritairement la grâce, que le torero doit en exprimer le désir, et que le ganadero (ou le mayoral, son représentant) doit en faire autant. Après accord du président, par mouchoir interposé, le diestro devra alors simuler l’estocade au moyen d’une banderille avant de recevoir (éventuellement) des trophées symboliques. Le toro, reconduit au corral, devra être soigné rapidement avant de reprendre le chemin de sa finca ... où il n’est pas dit qu’on en fera un semental (reproducteur). Si tel avait été le souhait de l’éleveur, il n’aurait jamais envoyé le toro en corrida.
     Enfin, il reviendra au ganadero de racheter à l’empresa le toro ayant échappé à la boucherie, et dont logiquement la viande n’aura pu être vendue.

     L’esprit et la lettre… Nous sommes prêt à considérer qu’un animal peut sortir extraordinaire dans une petite arène de province, mais nous doutons fort que les conditions ci-dessus énoncées puissent être respectées (ne serait-ce qu’au niveau du trapío). En l’occurrence, le stupide le disputa au ridicule ce 5 avril, et il faudra bien un jour nous expliquer ce que l’afición, le monde ganadero, les plazas susdites et la sphère taurine en général ont à gagner à ces pantalonnades. Les choses, jamais, ne deviennent bonnes parce qu’on aurait voulu le faire croire aux ignares ou aux ivrognes !

 

TEMPORADA EN MARCHA (1)

     23 Mai - La saison est en route. Si les Fallas de Valencia et la Magdalena de Castellón lancent les premiers pétards (au sens propre et au figuré) de la saison, c’est sur Sevilla et Madrid que se focalisent les regards les plus observateurs et les plus critiques. A juste titre : des décennies d’histoire tauromachique légitimisent ce classement officieux mais réel du toreo actuel. Plus tard, viendront Pamplona et Bilbao pour ratifier ou rectifier les tendances entrevues dans les premiers actes… si tant est que ces messieurs toreros acceptent de se présenter dans la capitale navarraise, rien ne les obligeant à supporter un public hurleur, bouffeur, buveur et éructant à tour de bras insultes, louanges ou encouragements. Ou, pour certains, des slogans politiques que nous préférons faire semblant de ne pas comprendre.
     Sevilla a rendu son verdict. Sur le plan taurin, aucune raison de pavaner. Côté bonshommes, quelques nouvelles têtes nous laissent espérer (comme en ce début de San Isidro) des jours meilleurs. Mais l’objet de nos interventions étant essentiellement ganadero, c’est là que nous porterons une attention d’autant plus aigüe que le cycle abrileño a déjoué tous les pronostics, les grosse devises commerciales s’enfonçant dans les abysses d’un manque de caste que l’on ne voudrait pas croire irréversible (Juan Pedro, Núñez), et les fers « de la guerra » ne dépassant pas ce même triste niveau (Guardiola, Cebada Gago).
     Au bout du compte, se seront sauvés deux élevages parmi les moins attendus, voire même parmi ceux qui, lors d’une réunion hippique, auraient obtenu les côtes les plus élevées. Qui, en Andalousie plus andalouse qu’aficionada, connaissait la ganadería El Ventorrillo?
     Qui aurait osé parier un sesterce, un maravedí, un real ou un cent d’€ sur la résurrection des Miura ? Merveilleuse incertitude de l’art de Cúchares ! Au jeu des bookmakers, s’ils avaient existé (non, pitié !) dans le mundillo, qui aurait pronostiqué le tandem Millán-Miura ? Ce dernier nom, certes, vous est plus que connu, ce qui ne nous empêchera pas de revenir sur certains points de sa trajectoire ; le premier vous est probablement moins familier : souffrez donc que nous vous en disions quelques mots.

El Ventorrillo.
     Dix ans seulement qu’existe ce fer au sein de la unión, son propriétaire n’étant autre que l’ancien novillero Paco Medina, Francisco Medina Aranda pour l’état civil. Entré dans le premier groupe à l’été 1992, grâce à l’achat de la prestigieuse marque d’Amelia Pérez-Tabernero (aussitôt redessinée par le ganadero qui en possédait une de « seconde »), le troupeau a pris le nom de la finca El Ventorrillo consacrée aux femelles de la maison, les mâles paissant au Robledo de los Osillos, dans la province de Toledo.
     Pour s’y rendre, rien n’est plus simple. Depuis la capitale de province, il convient de se diriger vers Ciudad Real, sur la Nationale 401, et de parvenir à los Yébenes, petit bourg de moyenne montagne au sud de la cité impériale. Passé ce pueblo de quelque sept kilomètres, on se dévie à droite vers los Cortijos, et l’on croise après un peu moins de 4 kilomètres la première des deux fincas susnommées, la seconde se situant entre 7 et 9 bornes plus loin. Une astuce permet d’ailleurs de voir les toros dans leurs enclos en prenant, 200 mètres après le cortijo (maison) de Robledo, un chemin à droite fléché « los Ballesteros ». On s’aperçoit dès lors que le bétail, ici, n’a rien de miniature. Les bichos sont faits, profonds de squelette et de papada (fanons), armés comme les troupes de Don Juan de Austria et aussi variopintos (variés de pelages) que l’autorise leur souche Domecq. Car telle est leur origine, n’en déplaise aux Jacobins, et telle est la source de leur qualité.

     Qu’il nous soit ici permis de faire une digression : le sang est une chose, la façon de procéder, de sélectionner, choisie par chaque ganadero en est une autre. Faut-il rappeler que l’élevage le plus fiable à l’heure actuelle en novillada est celui de Fuente Ymbro, de même race Domecq et pas encore inscrit en titulaire de la unión ? Faut-il redire que huit à dix ans suffisent pour modifier le type et le comportement du toro de combat, selon les critères adoptés lors de la tienta (épreuve de sélection des vaches et des reproducteurs) ? En ce sens, les choix de Paco Medina semblent côtoyer l’excellence, et la maison ne tardera pas à crouler sous les demandes espagnoles ou étrangères. Ainsi pensions-nous de Victoriano del Río, cas similaire, avant que ne nous rattrapât (ou plutôt que ne le rattrapât) cette cruelle réalité des toros décastés, ramollis et probablement tripotés qui nous fait souvent dire que l’élevage du toro de combat, en ce début de 21ème siècle, s’apparente à la vision soviétique ou est-allemande du sport dans les années 80 (ou si vous préférez, tant qu’on y est, du cyclisme italien de nos jours).

     Ceci dit qui devait l’être, et qui nous soulage bien, El Ventorrillo a créé la sensation à la Real Maestranza, offrant un lot complet de jeu et de présentation. Hasard ou certitude ? Ce début de San Isidro n’a pas permis de répondre à la question, la devise tolédane ne confirmant pas réellement son tonitruant passage sévillan, mais parvenant malgré tout, selon l’expression consacrée, à « maintenir son cartel ». Ce qui est certain, c’est que si j’étais empresa, je me précipiterais à Los Yébenes pour retenir un lot.

     D’où vient précisément cet élevage ; qu’advient-il des Miura ? C’est ce que nous vous conterons la semaine prochaine.

 

TEMPORADA EN MARCHA (2)

     30 mai - Depuis tout ce temps que nous parcourons, mon fidèle primo-photographe-ami-secrétaire-chauffeur-complice-etc… Pascal Novion, et moi-même les terres à toros, nous avons vu de tout, et surtout du reste ! Assistant à l’inéluctable domecquisation du cheptel, nous avons observé, consternés, des centaines d’exemplaires imprésentables, ou, comme dit Pascal, « ne ressemblant à rien ». On le comprend : un éleveur ne vend certes pas ses meilleurs produits à un autre, et ces sous-Domecq ne doivent être rien d’autre que du … sous-Domecq. La surprise est grande lorsque surgissent en piste les pupilles d’El Ventorrillo dont nous parlions vendredi dernier. Le maestrante moyen a dû, à voix haute, se poser la question : ¿ y eso ?

     Eso, amigo sevillano, c’est le produit d’un achat effectué en 1992 par Medina à Juan Pedro sur les bases suivantes :
     -105 vaches couvertes par onze sementales différents, avec 35 becerros (veaux) déjà nés.
     -20 erales (toros de deux ans) et 18 utreros (trois ans) issus de six mâles.
     -trois sementales de pelages différents : un noir, un châtain et un entrepelado, noir avec des poils blancs disséminés sur tout le corps.
     Depuis, on s’en doute, Medina a lié sa propre sauce et nul ne songerait à s’en plaindre. A suivre, donc, puisque cette ganadería fut la seule, à Sevilla, à faire la pige aux Miura.

Quid des Miura ?
     Qui l’eût dit ? Qui l’eût cru ? Intoréables et intolérables depuis des lustres, affichant autant de mansedumbre que de mauvaises intentions, ne maintenant le mufle hors de l’eau que grâce à une très sulfureuse réputation, les Miura sont venus triompher à Sevilla ! Hosanna in excelsis Deo, la devise vert et rouge (nous sommes en province) est de retour ! Tu attends de nous, public aimé, hypothèses et explications : sache que plus qu’aléatoires, elles ne peuvent être qu’improbables.
     Les bichos de Zahariche, à l’instar des pensionnaires de Partido de Resina, appartiennent à une race unique partagée entre le Gallardo et le Cabrera (encastes aujourd’hui obsolètes), mâtinés d’une touche de Vistahermosa. Le problème est simple : en matière d’élevage brave, la consanguinité est souhaitable tant qu’elle est maîtrisée, et le sang bleu doit être rafraîchi par croisement avec des produits de même origine. Comment procéder lorsque, comme chez Miura, la race est unique ? Où trouver l’élément qui permettra, comme on disait autrefois, de faire « du changement dans la continuité » ? Tel est l’impossible défi proposé aux maîtres de Zahariche, cette terre à serpents sise non loin de Carmona, entre La Campana et Lora del Río.
     Le type physique du miureño est si spécial, si particulier, qu’il semblerait à quiconque sacrilège qu’on osât le modifier. Ces corps longs comme des trains, ces pelages allant du roux vif au sardo (trois couleurs) salpicado, ces cous allongés vers des têtes de vache (cariavacado), ces cornes interminables à la base épaisse et au final en pointe d’aiguille, tout ceci n’existe nulle part ailleurs, et y toucher relèverait du crime anthropologique le plus absolu. Mais la statistique aussi est présente, qui dénonce des années de défauts accumulés, de mansedumbre répétée, de dangerosité et de drames avenus. Domingo, amigo Domingo Valderrama, cette corne miureña qui te transperce de part en part sur le sable rougi de la Maestranza ; ce corps –le tien-, un minuscule et misérable pantin trimballé comme feuille morte par soir de grand vent ; ce visage –le tien-, si mat et vif, devenu morne et livide ; cette vie –la tienne-, si ardente et enthousiaste, à un fil d’être tranchée, tout cela n’aura provoqué qu’un seul commentaire des sévillans : ¡ son los miuras !
     Comment, alors, comprendre ce qu’a vécu le Baratillo en ce printemps 2003 ? Comment dire combien ces toros ont baissé le mufle, ont suivi la muleta, ont pardonné à Jesús Millán les défauts de son entrega pour lui permettre d’accéder au plus important triomphe de son éphémère carrière ? Tel est le mystère des Miura, puits sans fond d’où parfois resurgit l’eau de la vérité taurine, source d’une caste enfouie mais jamais perdue, source à laquelle nous ne cesserons de nous vouloir abreuver tant que brûlera en nous l’espoir d’autres miracles, d’autres beautés convulsives, d’autres inaccessibles étoiles.